Cette bizarrerie qu'est l'agriculture biologique
Mathieu Bouville

L'agriculture, le bâtiment et les transports sont trois sources majeures de gaz à effet de serre et de pollution plus géné­ra­lement. Chacun des trois a une version d'excellence, avec un faible impact environ­nemental : respecti­vement agri­culture biologique, bâtiments passifs et véhicules hybrides. Cependant le cas de l'agri­culture bio est assez dif­férent des deux autres.

Les premiers de la classe : agriculture biologique, bâtiments passifs et véhicules hybrides

Similarités entre agriculture biologique et maison passive

L'agriculture bio n'utilise pas de pesticides chimiques ni d'engrais de synthèse. Des tech­niques comme la rota­tion des cul­tures, le semis direct sous couvert végétal et les cultures inter­médiaires de légumi­neuses per­mettent de réduire les besoins. Pour les besoins qui restent, le bio utilise du compost et des coccinelles (en gros).

Les maisons passives n'utilisent presque pas d'énergie pour le chauffage. D'excel­lentes iso­la­tion et étan­­chéité à l'air, les rayons du soleil et l'inertie thermique per­mettent à peu près de se passer de chauf­fage (le reste peut être d'origine renou­velable, photovoltaïque ou bois).

Coccinelle mangeant un puceron

L'une veut faire sans produits chimiques (engrais et pesticides), l'autre sans énergie fossile. L'une com­mence par réduire les besoins en engrais et lutte anti-ravageurs, l'autre commence par réduire les besoins en chauffage. Pour les besoins restants, le bio utilise des engrais organiques et des prédateurs naturels, les bâtiments passifs des énergies renouvelables. On peut donc dire que les bâtiments passifs sont au bâtiment ce que l'agriculture biologique est à l'agriculture.

Évolutions continues contre discontinuité

Après le premier choc pétrolier le gouvernement français a introduit une obli­gation d'isolation des bâti­­ments neufs afin de réduire la dépen­dance éner­gé­tique du pays. La réglemen­tation thermique de 1974 (RT74) a ensuite été amé­lio­rée par les RT88, RT 2000, RT 2005 et RT 2012 (le graphique de droite indique l'évolution des consommations d'énergie avec les RT successives). La prochaine version, la RT 2020, instaurera les maisons passives comme norme.

évolution historique de la réglementation thermique (RT)

Mieux isoler les murs et le toit est aisé, il suffit de plus d'isolant. Mais très rapidement l'effica­cité de l'isolation diminue parce que ce sont les fenêtres qui deviennent le point faible. On passe alors au double vitrage. Ensuite le problème vient des ponts ther­miques, qu'on peut régler avec des rupteurs. Les entrées d'air peuvent être contrôlées par une meilleure étanchéité à l'air et une ventilation mécanique. Quand on en est là, on va isoler par l'extérieur pour éviter les ponts thermiques, assurer l'étanchéité à l'air (et augmenter l'inertie thermique à l'intérieur). Commen­cer par isoler par l'extérieur une maison du début des années 1970 (sans isolation et avec du simple vitrage) n'aurait eu aucun sens. Tout comme Rome, la maison passive ne s'est pas faite en un jour.

De même, la réduction des émissions automobiles passe par une baisse de la consom­mation en carburant : aug­men­tation du ren­de­ment des moteurs (un moteur plus petit suffit alors pour le même résultat), amélio­ration de l'aérodynamique et des pneus, allé­gement, etc. Les moteurs hybrides et la récu­pé­ration d'énergie permettent de réduire encore la consommation. L'amélio­ration de l'échap­pement (pot catalytique, filtre à particules) réduit encore la pollution par les oxydes d'azote et de soufre ainsi que par les par­ti­cules fines.

Les normes en matière d'isolation des bâtiments et de pollution automobile sont donc de plus en plus exi­geantes (leur amélio­ration est aussi régulière, systématique et prévisible : les cons­tructeurs automobiles savent des années à l'avance quels progrès ils devront faire). En matière d'agriculture quelques produits sont interdits çà et là (par exemple le DDT), mais il n'y a pas de diminution systé­matique et régulière des quantités d'engrais synthé­tiques, de pesticides et d'eau utilisés ni de contrôle de la pollution (la France a récemment été condamnée pour je-m'en-foutisme pour la pollution des nitrates et des algues vertes).

L'absence d'incitation à la vertu agricole (pour employer un euphémisme)

L'État français subventionne les travaux d'isolation dans l'ancien. Et il favorise les véhicules moins polluants (système de bonus-malus et primes à la casse). La politique agricole commune (PAC) en revanche a longtemps subventionné les agri­culteurs en fonction de leur production et indépendamment des conséquences environ­nemen­tales de celle-ci (même quand la sécurité alimentaire de l'Europe était depuis longtemps assurée). Comme si le système de bonus-malus favorisait les auto­mobilistes qui roulent le plus, même si leur voiture est très polluante.

D'autre part les taxes sur les carburants incitent les automobilistes à moins en consommer, donc à acheter une voiture plus sobre, ce qui pousse les constructeurs à produire de telles voitures (la comparaison de la taille et de la consommation des voitures en Europe et au Japon par rapport aux États-Unis prouve la grande efficacité de la démarche). En agriculture, grâce à un lobbying plus efficace, les pesticides et les engrais pétro­chimiques ne sont pas taxés, les agriculteurs ne paient pas de taxes sur le carburant et l'eau agricole est subven­tionnée par les autres utilisateurs. Par rapport à l'agriculture con­ven­tionnelle, le biologique consomme moins d'hydrocarbures mais plus de main d'œuvre. Il serait donc favorisé par une hausse de la taxation des premiers mais aussi par une baisse sur la seconde (charges sur les salaires notam­ment), comme recommandé par Ayres et par Jancovici et Grandjean. Mais l'écologie politique française rejetterait vraisem­blablement une telle proposition ultralibérale.

L'agriculture biologique est un cas à part

L'agriculture biologique est un symptôme

Le bâtiment et l'automobile ont donc fait des progrès réguliers en matière d'impact environ­nemental (ce qui n'est pas une preuve de la vertu de ces industries, qui n'ont pas nécessairement agi de leur plein gré). Dans le cas de l'agriculture, il n'y a pas eu de progrès de ce genre. Dans ce contexte, les bâtiments passifs et les voitures hybrides ne sont que la suite logique d'une évolution sur plusieurs décennies. A contrario, l'agriculture bio donne l'im­pres­sion d'une innovation qui n'en est encore qu'au stade expé­ri­mental et qui pourtant passe en production (certains, comme Fermes d'avenir, s'envisagent au contraire comme des proto­types) — comme si en 1974 on avait cherché à produire en grandes séries des voitures sûres et confortables consom­mant trois litres au cent kilomètres. L'agri­culture biologique est le symp­tôme des retards de l'agriculture: il est aujourd'hui difficile de cons­truire un bâtiment très supérieur à ce qu'impose la régle­mentation thermique, simplement parce que cette dernière est déjà très exigeante.

Beaucoup plus d'agriculture bio, ou bien de l'agriculture beaucoup plus bio ?

Dans le cas du bâtiment et de l'automobile, ce sont toutes les habitations et voitures neuves dont les perfor­mances éner­gétiques s'a­mé­liorent régu­lièrement et systéma­tiquement. Avec l'agriculture, c'est tout le contraire : ce ne sont pas toutes les productions agri­coles qui font un peu de progrès environ­nemental mais une frange qui fait un bon en avant. Mais un tel système est évidemment inutilement coûteux : il est plus simple et moins onéreux de réduire les intrants chimiques de 10 % sur toute la production que de s'en passer entiè­rement sur 10 % de la production. La réglementation thermique et les normes anti-pollution automobiles sont des succès mani­festes parce que leur leur application est globale et l'amélioration sys­téma­tique. C'est un modèle que l'agriculture n'essaie abso­lument pas de reproduire.

La production biologique est tiraillée entre augmenter la quantité totale produite et maintenir la qualité. C'est-à-dire, vaudrait-il mieux qu'il y ait beau­coup plus d'agriculture bio (ou quasi-bio) ou plutôt maintenir une agri­culture ultra-bio mais marginale ? Si les standards de l'agriculture s'étaient améliorés avec le temps, la question ne se poserait pas : le quasi-bio serait déjà (en passe de devenir) la norme — comme le sont les maisons (quasi-)passives.

Production sans pesticide ou nourriture sans pesticide ?

Ce qui fait une différence pour le consommateur ce n'est pas une agriculture sans pesticide mais une nourriture sans pesticide. Vu que la peau des fruits est riche en vitamines et minéraux, si des pesticides ont été utilisés, on a le choix entre con­som­mer à la fois micro­nutriments et pesticides si on mange la peau, ou bien aucun des deux si on pèle le fruit. Béné­ficier des vitamines et minéraux sans pesti­cides est le principal avantage des fruits biologiques en matière de santé. Or on peut a priori utiliser des pesticides tant que le fruit n'est pas encore là ; il est donc possible d'obtenir ce bénéfice important avec moins de contraintes (c'est-à-dire à plus bas coût).

De ce point de vue, un label « nourriture sans pesticide » serait plus utile aux consom­mateurs que le label bio­lo­gique qui signifie pro­duc­tion sans pesti­cide. Les agriculteurs seraient ensuite libres d'obtenir ce résultat de la manière la plus efficace possible (comme on fixe aux constructeurs automobiles des limites en matière de pollution, et à eux de faire en sorte de les respecter). Si ce sont des pro­fes­sionnels compétents, pourquoi restreindre leur liberté d'action comme sur une chaîne d'assemblage des Temps modernes ?

Favoriser la variété, l'innovation et l'efficacité

Actuellement, les consommateurs d'aliments produits vertueu­sement (bio ou autre) les paient plus cher et sub­ven­tionnent en plus les productions plus nocives (ils paient la PAC et l'eau des agriculteurs, et subissent la pollution de l'eau qu'ils boivent et le réchauf­fement de la planète). Taxons les intrants chi­miques (qui, comme le tabac, coûtent de l'argent au système de santé), taxons le carburant des agriculteurs, faisons payer l'eau à son vrai prix (traiter l'eau polluée par l'agri­culture aurait un coût « su­pé­rieur à 54 milliards d'euros par an ») et appliquons le droit européen en matière de pollution. La PAC pourrait alors maintenir un système de subventions propor­tion­nelles à la production (au lieu du système à l'hectare qui subven­tionne la propriété terrienne plutôt que la production agricole), qui seraient pour partie simple redistribution de ces taxes. En inter­nalisant ainsi les externalités négatives, le coût de l'ali­men­tation aug­men­terait sans doute pour les consom­mateurs, mais il diminue­rait plus encore pour les con­tribuables.

Les agriculteurs produisant beaucoup avec beau­coup (d'engrais synthétiques et de pesti­cides) touche­raient beau­coup de subventions et paieraient beau­coup de taxes. Les produc­teurs bio toucheraient moins si leurs ren­dements sont moindres mais paieraient peu de taxes aussi (y compris sur les carbu­rants si leurs ventes sont à l'échelle locale). Tous les modes de production intermédiaires pour­raient être explorés : par exemple produire un peu moins en consommant beaucoup moins de produits chimiques (agriculture « rai­sonnée » ou « in­tégrée ») serait auto­ma­ti­quement rentable, sans besoin d'usines à gaz bureaucratico-réglementaires. La vertu agricole serait systéma­ti­quement (même systé­mi­quement) récompensée.

© Mathieu Bouville, septembre 2014