Le nucléaire économise la ressource la plus rare
Mathieu Bouville

Le nucléaire c'est mal, mais c'est quand même bien

Le statut d'énergie propre du nucléaire est un sujet de débat (sauf en France, où tout écolo­giste qui se respecte se doit d'être archi-antinucléaire). Du côté du verre à moitié plein : contrairement au charbon, au pétrole et au gaz, il n'émet pas de CO2 (c'est pour­quoi quand on parle de ré­duire les émissions de gaz à effet de serre, la production d'électricité est une préoccupation majeure dans la plu­part des pays, mais pas en France). Du côté du verre à moitié vide : contrairement au solaire et à l'éo­lien, il comporte des risques1 et produit des déchets (et la fission nécessite du combustible, qui ne durera pas éternellement).

nucléaire et renouvelables

La question est en fait : « sortir du nucléaire » pour aller où ? Les pays qui ferment des centrales nucléaires les remp­lacent souvent par des centrales à char­bon, ce qui est pire. Ses avantages étant à moyen terme et ses inconvénients à plus long terme, l'électricité nucléaire est crédible comme énergie de tran­sition, en attendant des énergies plus propres et plus pérennes. Car s'il est théoriquement possible de remplacer le nucléaire par des énergies renou­velables, ça ne se fera pas tout seul ni tout de suite, notamment à cause de la nécessité d'un investissement massif dans des infra­structures (stockage, réseau intelligent, etc.), et le solaire n'est guère adapté à la situation européenne.

Optimiser l'allocation de ressources limitées

L'économie est la discipline cherchant à optimiser l'allocation de ressources limitées. Une des ressources les plus rares en France est la volonté politique (comme l'a montré le récent fiasco de l'écotaxe). Or, passer du nucléaire à des énergies renou­velables consom­merait énormément de volonté politique (peut-être plus qu'il n'y a de stocks). Et épuiser des stocks qui se recons­tituent très lentement n'est certainement pas pérenne2.

Il ne serait donc pas raisonnable de « sor­tir du nuclé­aire » maintenant. Il est plus efficace d'affecter les stocks de vo­lon­té poli­tique pour réduire les émissions de gaz à effet de serre dans les transports, le bâtiment, l'agriculture, etc. (En revanche, dans les pays avec peu d'élec­tricité nucléaire et peu de stocks de volonté politique, augmenter la part du nucléaire dans la production électrique utiliserait sans doute autant de volonté politique qu'une augmentation de la part des renouvelables, et serait donc un mauvais usage du faible stock de volonté politique.)

Une fois que les émissions de gaz à effet de serre auront été réduites, le reliquat de volonté politique pourra être utilisé pour « sortir du nucléaire ». Mais avant ça la question nucléaire n'est pas la priorité.


1 Il existe un risque d'accident, comme à Tchernobyl et Fuku­shima. Cependant, le premier a eu lieu dans une centrale vétuste d'un régime moribond, et le deuxième suite à un tremblement de Terre. Les causes de ces accidents ne sont pas pertinentes en France, et donc parler d'un autre Tchernobyl ou d'un autre Fukushima est ridicule. D'autre part ces accidents ont fait très peu de morts (quoique beau­coup d'autres dégâts), notamment si on les compare aux héca­tombes que sont les ruptures de barrages hydro­électriques. Ceci dit, la possi­bilité d'un accident (y compris un accident grave) ne peut absolument pas être écartée.

2 La principale question en matière d'environnement semble sémantique : le développement est-il soute­nable (traduction de l'anglais sustainable) ou durable ? Le deuxième est ambigu : le terme « bien durable » par exemple a un sens qui n'a rien à voir avec le dévelop­pement durable ; un 4 × 4 est ainsi un bien durable non-durable. Je préfère le terme « pérenne » qui a l'avan­tage d'être un vrai mot. Et en tant que scien­tifique, je remarque que quel que soit le mot utilisé, le concept est au fond celui d'un régime permanent.

© Mathieu Bouville, octobre 2014